Nouvelle : Glouton ou le complexe du crocodile

Lentement, Croc le vieux crocodile ferme les yeux. La nuit est douce et les étoiles scintillent dans le ciel. Il rêve peut être…

Tout à coup, des pas dans les buissons le font sursauter. C’est un enfant. Un tout petit enfant, « un jeune » comme disent les crocodiles.

Croc le regarde faire. Il court et il gambade. Il sautille tout joyeux.

« Il est mignon cet humain » pense-t-il.

Les minutes passent. L’humain est très occupé à chasser une luciole qui brille dans les feuilles du grand arbre sous lequel Croc à l’habitude de dormir.

Croc l’observe, très amusé par ce petit animal joueur qui lui tourne autour avec insouciance. « Il n’est pas sauvage celui-là ! »

- Viens mon petit ! Approche-toi, n’aie pas peur.

Croc disait cela en s’avançant lentement hors du tas de feuilles qui lui servait de matelas. Sa voix, habituellement rocailleuse, se faisait douce pour ne pas effrayer le jeune humain.

L’humain, surpris de voir bouger ce qu’il prenait certainement pour un vieil arbre mort, fit un petit bond en arrière. On pouvait lire dans ses yeux, l’indécision. Devait-il s’avancer ou s’enfuir ?

Même s’il ne comprenait pas les mots que le crocodile lui adressait, la voix semblait rassurante… Le jeune humain hésitait encore.

Croc compris qu’il fallait parler un langage universel : Celui du ventre.

Il s’éloigna un peu et alla cueillir de sa grande bouche quelques baies qui n’étaient pas très éloignées. Il les déposa doucement devant le jeune et recula un peu.

Bien sûr, le jeune en attrapa quelques unes à toute vitesse et les engouffra avec gourmandise. Croc se mit à rire et lui dit :

- Tu vois que tu n’as rien à craindre. Là… approche toi, tu es si mignon. Là… tu es un bon jeune.

Le jeune le fixait maintenant du regard. Allait-il recevoir un peu plus de nourriture du crocodile ?

Croc se tourna et d’un coup de mâchoire lui lança d’autres baies délicieuses. Le jeune ne tarda pas à les manger goulûment.

- Viens ! Suis moi ! dis Croc.

Croc se mit alors à pousser des feuilles avec sa gueule jusqu’à en faire un petit tas sous l’arbre situé à côté du sien.

- Tu peux dormir là, si tu ne sais pas où aller. Si tu es encore là demain matin, je te donnerai un nom.

Le jeune humain qui avait maintenant pris confiance, s’installa bien vite sur ce petit lit douillet. Le sommeil ne tarda pas à le gagner.

- Dors petit humain… Tu es bien fatigué, je le vois. 

Croc retourna sur sa couche et s’endormit en pensant qu’il aimait bien ce jeune humain.

Lorsque le soleil commença à se lever, le crocodile s’éveilla et jeta vite un œil de côté pour voir si ce petit être amusant était toujours là ! Oui, il dormait paisiblement sur ses feuilles. Croc afficha un large sourire et alla ramasser quelques baies supplémentaires pour le jeune lorsqu’il s’éveillerait à son tour.

Puis, plongeant dans la rivière, il alla déjeuner.

En remontant sur la berge, il vit que le jeune avait trouvé les baies et qu’il s’en régalait avec des petits bruits de délice.

- Ah ah ah ! S’exclama Croc ! Tu es un grand gourmand toi ! Je vais t’appeler Glouton !

Glouton, nouvellement nommé, eut un grand sourire en voyant revenir Croc. Il se mit à sautiller de joie tout autour de lui.

De ce jour, Glouton ne quittait plus Croc. Croc l’emmenait souvent chercher des baies dans la forêt, il lui montra où se baigner dans le fleuve pour que l’eau ne soit pas trop profonde, il lui appris à boire les gouttes de rosées que la nuit avait déposée sur les feuilles des grandes plantes. C’est Croc qui, de ses grandes dents, ôtait les épines que Glouton se mettait parfois dans les pieds. Au bout de quelques années, Glouton comprenait très bien le langage de Croc. Et même si Croc comprenait les besoins de Glouton, sa gestuelle et ses regards, Glouton ne pouvait pas parler comme Croc. Cela ne les empêchait pas de bien se connaître et de s’apprécier fortement.

Lorsque Glouton fût un homme robuste, Croc l’emmena au milieu du fleuve et lui dit :

- Allez Glouton, tu es un bon humain !  Reste là maintenant !

De nombreux crocodiles s’attroupèrent alors autour de Glouton. Glouton en connaissait certains pour les avoir rencontrés lors de ses promenades avec Croc. D’autres, par contre, lui étaient parfaitement inconnus.

Croc semblait un peu triste, Glouton ne comprenait pas ce qu’il se passait. Il ne savait pas ce qu’il devait faire. Croc avait toujours été là pour lui et ils avaient toujours été ensemble. Pourquoi devait-il rester là au milieu des autres crocodiles alors que Croc s’éloignait lentement ?

Les crocodiles attroupés commençaient à se rapprocher et Glouton compris alors à leur manière de nager qu’ils allaient dévorer une proie. Une proie ??? Il ne voyait pourtant aucun animal au bord du fleuve ?

Glouton se mit alors à pleurer, doucement, les larmes coulaient sur ses joues.

- Croc ! Appelait-il avec son propre langage. Croc ! Ne me laisse pas ! Je ne veux pas être mangé ! Je veux rester auprès de toi ! Pourquoi m’abandonnes-tu après tant d’années ? Ne m’as-tu pas nourri et soigné, ne m’as-tu pas vu grandir et devenir un homme ? Ne m’aimes-tu pas ?

A cet instant Croc se retourna et voyant Glouton en larme au milieu de ses congénères, il compris que Glouton avait des sentiments, qu’il ne comprenait pas, qu’il ne voulait pas être mangé. Mais que faire ? « Les ancêtres de mes ancêtres mangeaient déjà les hommes sauvages, nous avons ensuite appris à les élever, à les domestiquer… Nous avons besoin de les manger pour ne pas avoir de carence. Si nous arrêtions de manger les hommes, que pourrions-nous manger ? « 

Je ne sais si Croc sauva Glouton ou bien s’il le laissa se faire manger comme le voulaient les valeurs ancestrales… Et vous ? Auriez-vous sauvé Glouton ? Et si vous étiez l’un des crocodiles qui l’avait croisé parfois ? Et si vous étiez l’un des crocodiles qui ne le connaissait pas ? Pour vous, serait-il une pièce de viande parmi tant d’autre, sans histoire, sans vie propre, juste une pièce de viande de bonne qualité qui a couru et a été nourrie sainement ?

Quand le crocodile se fait homme et que l’homme se fait agneau sacrificiel, se pourrait-il que l’on en trouve sur les étals du supermarché estampillé « Bio » ou « Label Rouge  » ?

 

Sorcière Neness sorciere-2

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